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Mais qui offrira donc l’empathie à ceux qui tiennent la ligne ?

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Alors que les manifestations lycéennes ravivent les tensions autour du maintien de l’ordre, les appels à davantage d’empathie et de pédagogie adressés aux forces de l’ordre suscitent des réactions. Jean-François Charrat, capitaine honoraire de gendarmerie, prend la plume pour dénoncer les contradictions du discours politique et rappeler les exigences auxquelles sont quotidiennement confrontés gendarmes et policiers. Une tribune engagée sur la confiance, le respect et la responsabilité de ceux qui gouvernent.

« Face aux images parfois insoutenables des manifestations lycéennes, attisées par les appels  de certains responsables politiques, j’avais jusqu’ici choisi de confier mes réflexions au silence de mon cercle intime. Mais ce matin, je romps ce pacte de discrétion.

La presse se fait l’écho des exigences du Président de la République, sommant gendarmes et policiers de faire preuve d’empathie et de pédagogie au cœur de la fournaise. À ces mots, les bras m’en tombent.

Je suis retraité de la gendarmerie. Je n’ai plus à enfiler le gilet tactique, à grimper dans l’étroitesse du fourgon, à essuyer la grêle des pavés ou la boue des outrages. Pourtant, mon cœur vibre encore au rythme de mes camarades d’active, vous savez ceux qui tiennent la ligne de front pendant que d’autres s’accrochent aux micros. Et je ne puis m’empêcher de songer à ce que leur inspire, dans le secret moite de leur casque, cette nouvelle leçon descendue des sommets de l’État.

À croire que, dans les hauteurs ouatées de la République, le maintien de l’ordre relève désormais d’une pastorale bienveillante, où l’on pacifierait la colère à coups de câlins, de mots doux et d’ateliers de médiation citoyenne. À croire surtout que ceux qui dispensent ces leçons n’ont jamais croisé la physionomie  d’une émeute qu’à travers la vitre teintée d’un véhicule officiel ou le confort lointain d’un plateau de télévision.

Pourtant, la mémoire n’est pas si courte. En 2020, le même chef de l’État prononçait ces mots : « Aujourd’hui, quand on a une couleur de peau qui n’est pas blanche, on est beaucoup plus contrôlé […] On est identifié comme un facteur de problème et c’est insoutenable. »

Cette déclaration avait, en son temps, profondément meurtri la conscience des gendarmes et des policiers. Et voilà qu’aujourd’hui, aux mêmes hommes et femmes que l’on soupçonnait hier d’incarner structurellement le problème, on intime l’ordre d’exhiber une surabondance d’empathie. La cohérence politique est décidément une discipline bien inconsistante. 

L’empathie ? Qu’on se le dise, les forces de l’ordre n’ont pas attendu les injections ministérielles pour l’apprendre. Elle palpite chaque jour, dans l’ombre et la poussière. Quand ils protègent des adolescents égarés dans la tourmente. Quand ils s’agenouillent pour arracher un blessé au chaos. Quand ils s’efforcent, de toute leur âme, d’empêcher qu’une foule ne bascule dans l’irréparable. Quand ils portent secours à des familles brisées par la détresse. Quand ils absorbent la bave des insultes, les provocations et les projectiles meurtriers, pendant des heures, sans autre réponse que la stricte périphérie de la loi. 

Ils l’exercent aussi, là où aucun projecteur ne brille, là où la caméra s’éteint. C’est bien le drame de ceux qui oublient que l’empathie n’est point un élément de langage jeté en pâture aux gazettes, mais une autodiscipline quotidienne du terrain. 

Et que dire de la pédagogie ? Elle constitue la texture même de leur métier. Sommations, annonces, négociations de la dernière chance, avertissements répétés, rappels constants à la règle commune. Le maintien de l’ordre ne date pas des grâces oratoires de l’ère moderne. Mais il est vrai que depuis le silence feutré des salons ministériels, il est infiniment plus commode d’imaginer des troupes fonçant aveuglément dans le tumulte, plutôt que de contempler la longue patience des heures qui précèdent l’affrontement.

On disserte à l’infini sur l’instant fatal où la force doit se déployer. On oublie délibérément tout ce qui fut tenté, minute après minute, pour conjurer cette extrémité. Prévenir. Dialoguer. Temporiser. Évaluer. Trancher. Et, lorsque la digue cède enfin, agir. 

Toujours plus. Toujours mieux. Toujours coupables, par définition.

C’est cette mécanique implacable qui finit par user les âmes. On exige du gendarme et du policier qu’ils soient à la fois de marbre et de velours, fulgurants et prudents, omniprésents et discrets, redoutables d’efficacité et irréprochables de pureté. On leur demande d’anticiper la tempête tout en la commentant avec grâce, de protéger indifféremment ceux qui manifestent et ceux qui subissent, de plier l’ordre public sans jamais paraître contraindre.

Et si le drame survient, il faut bien offrir un coupable en sacrifice à l’opinion. Le plus commode demeure invariablement celui qui porte l’uniforme. Pendant ce temps, les architectes des tensions, juchés sur leurs tribunes dorées, se découvrent de soudaines passions pour la psychologie des foules. Admirable conversion de dernière heure.

Mais qui offrira donc l’empathie à ceux qui tiennent la ligne ?

Car il est une empathie dont nul ne parle, ou si peu, celle que la Nation, par gratitude et par justice, doit à ses enfants en bleu et en kaki. 

Celle qui consiste à mesurer l’abîme des risques encourus. La lourdeur des charges, l’implacable cadence des nuits sans sommeil, l’accumulation des procédures kafkaïennes, l’injustice permanente des mises en cause.

Celle qui admet qu’un gendarme ou un policier n’est point un surhomme façonné pour être, simultanément, bouclier inviolable, médiateur inspiré, psychologue de rue, juriste accompli, communicant hors pair et, pour finir, le souffre-douleur consenti d’une société en crise. Il n’a pas vocation à porter sur ses épaules l’immense édifice des contradictions de ceux qui nous gouvernent.

La confiance ne se décrète point par décret ; elle se mérite et se livre.

Lorsqu’un manifestant franchit la ligne rouge tracée par la loi, ce n’est point au gendarme ou au policier de réinventer, au milieu des pavés, la philosophie de l’État. Il applique la règle. Il exécute les ordres. Il se meut dans un espace juridique qui lui échappe totalement. Là s’arrête sa liberté, et c’est précisément là que commence la lourde responsabilité politique.

Certes, la parole du pouvoir a le droit de scruter, d’exiger la probité déontologique, de réclamer des comptes. Elle le doit, c’est son office. Mais elle devrait s’interdire de transformer les forces de l’ordre en vulgaires constantes d’ajustement d’une communication à géométrie variable.

Je suis un ancien. Je n’ai plus à croiser le fer ni à essuyer les coups. Mais je garde dans ma chair la mémoire exacte de ce que l’on ressent lorsque ceux-là mêmes qui vous commandent exigent de vous, selon l’humeur du moment, d’être plus fermes et plus doux, plus fulgurants et plus circonspects… et par-dessus tout, de ne jamais défaillir.

Alors oui, l’empathie est une grâce. La pédagogie, une nécessité de chaque instant. Mais la confiance demeure un devoir sacré. Et la cohérence, la plus impérieuse des responsabilités politiques.

Car exiger toujours davantage de ceux qui tiennent le dernier rempart ne dispense jamais ceux qui ordonnent de jeter un regard lucide sur ce qui se consume derrière eux. 

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