Le budget 2027 de la Gendarmerie nationale affiche une hausse de 2,3 %, mais derrière les chiffres, les difficultés structurelles persistent. Brigades promises mais non créées, recrutements insuffisants, casernes dégradées, véhicules vieillissants et gendarmerie mobile sous tension : le rapport parlementaire de la députée Anne-Laure Blin dresse un constat préoccupant. Sept ans après avoir dénoncé les mêmes dérives, Jean-François Charrat reprend la plume pour La Voix du Gendarme. Une tribune sans concession sur le décalage grandissant entre les ambitions politiques affichées et les moyens réellement accordés à ceux qui assurent la sécurité des Français.
En 2019, dans une tribune acidulée, Jean-François Charrat dénonçait un budget qui ne tenait pas compte des dysfonctionnements structurels de la Gendarmerie Nationale, malgré l’évolution des contextes politiques et des chiffres. En 2026, le rapport parlementaire de la rapporteure confirme de manière institutionnelle ce que les analyses de terrain dénonçaient déjà plusieurs années auparavant. La Gendarmerie reste prise en étau entre des ambitions politiques affichées (plans de recrutement, lois de programmation) et une réalité budgétaire d’investissement et de fonctionnement structurellement bridée par le gouvernement.
Derrière les annonces budgétaires et les chiffres alarmistes affichés par le gouvernement, les réalités du terrain continuent de rattraper le discours politique. Le rapport parlementaire pour avis rédigé par la députée Anne-Laure Blin sur le budget 2027 de la Gendarmerie nationale dresse un constat sans concession. Il y a les chiffres qui tentent de rassurer l’opinion et les faits qui inquiètent légitimement tous ceux qui vivent et font vivre l’institution au quotidien.
On nous présente un projet de loi de finances fixant les crédits de paiement (hors pensions) à 7,18 milliards d’euros, soit une hausse de 2,3 % par rapport à 2026. Ne nous laissons pas abuser par les effets d’annonce. Cette augmentation n’est qu’une hausse faciale. Elle permet à peine d’éponger l’inflation subie de plein fouet par la Gendarmerie. Si elle évite la faillite financière pure et simple, elle ne règle aucun problème de fond, elle ne permet ni de résorber la dette immobilière, ni d’embaucher à la hauteur des engagements souscrits, ni d’implanter les 81 brigades manquant à l’appel.
81 brigades fantômes ! Le rendez-vous manqué du maillage territorial !
La Loi d’orientation et de programmation du ministère de l’Intérieur (LOPMI) avait promis aux Français et aux élus locaux la création de 239 nouvelles brigades sur la période 2023-2027. La réalité budgétaire est cruelle. Nous n’en serons qu’à 158 à l’issue de la période. Il en manquera donc 81.
L’« année blanche » de 2025 a laissé des traces que l’État n’a jamais voulu ou su rattraper. Ce retard n’est pas un simple décalage technique dans un calendrier administratif. Une brigade, c’est une présence rassurante, une capacité d’intervention rapide, un accueil pour les victimes et un lien humain irremplaçable avec la population. En zone rurale, sacrifier le maillage, c’est allonger encore les délais d’intervention, mais surtout se priver de la dernière présence de l’état. La proximité ne doit pas être un slogan de campagne, elle exige des budgets solides, de l’immobilier et des militaires sur le terrain.
Effectifs. Un déficit de 910 personnels sur les épaules de nos camarades
Le constat est tout aussi préoccupant concernant la ressource humaine. Si le budget 2027 annonce 237 équivalents temps plein (ETP) supplémentaires, le bilan cumulé 2023-2027 plafonnera à 2 630 créations de postes, bien loin des 3 540 ETP prévus par la programmation.
Pendant ce temps, le spectre et l’intensité des missions ne réduisent pas. Enquêtes complexes, interventions quotidiennes, sécurisation des grands événements, maintien de l’ordre, renforts outre-mer… Faute de recrutements suffisants, la charge de travail retombe inévitablement sur les épaules de ceux qui sont déjà en poste. Les temps de repos s’effritent, la disponibilité des personnels est poussée à son maximum et les unités doivent continuellement gérer la pénurie au détriment de leur santé et de leur vie de famille.
Gendarmerie mobile. Une force d’élite transformée en variable d’ajustement.
Le rapport met en lumière la suractivité intenable subie par la Gendarmerie mobile. Rien que pour 2026, les surcoûts opérationnels non prévus dépassent 100 millions d’euros — la conséquence directe des crises successives (Nouvelle-Calédonie, Mayotte, métropole), des sommets internationaux et des renforts estivaux.
Plus grave encore, le dispositif outre-mer absorbe de manière structurelle près de 20 % des effectifs totaux de la mobile. En détournant une force de manœuvre et de réaction rapide pour pallier le déficit de brigades territoriales dans les territoires ultramarins, on détourne l’outil de sa mission première. Comme le souligne justement la rapporteure, la réponse exige d’augmenter le nombre d’escadrons tout en renforçant urgemment les brigades sur place. On ne peut pas solliciter la mobile en permanence sans entamer sa capacité de réaction stratégique.
Un patrimoine domanial à l’abandon et une flotte automobile au bord du gouffre
S’agissant des conditions de vie et d’exercice du métier, la situation est indigne d’une grande nation.
- Un parc immobilier en détresse : 75 % du parc immobilier domanial est aujourd’hui jugé dégradé ou très dégradé. La dette d’investissement accumulée en dix ans frôle les 2,2 milliards d’euros. Là où la Gendarmerie estime son besoin annuel d’investissement à 400 millions d’euros pour entretenir son parc, le budget 2027 n’en prévoit que 340 millions. Dans le même temps, les dépenses de fonctionnement contraintes (loyers, électricité, loyers de la gendarmerie) grimpent à 919 millions d’euros. Derrière ce chiffres, ce sont le cadre de travail des gendarmes et les conditions de logement de leurs familles dans les casernes qui se détériorent chaque jour davantage.
- Le mur d’obsolescence des véhicules : Sur un parc de 33 600 véhicules légers, la Gendarmerie doit renouveler 3 750 véhicules par an pour maintenir sa mobilité. Or, après une année 2026 famélique (29 acquisitions), le projet de budget 2027 ne prévoit aucune nouvelle acquisition de véhicules légers. Avec un âge moyen de 8,2 ans et plus de 28 % du parc (8 526 véhicules) ayant dépassé les critères de réforme, nous allons droit vers le mur en 2028. Un véhicule en panne dans une cour de caserne, ce n’est pas une statistique, c’est une patrouille qui ne part pas et un citoyen qui attend le secours.
Près de 3 000 blessés en six mois : la sécurité des militaires n’est pas négociable
Dans sa communication, Anne-Laure Blin rappelle un chiffre effrayant : près de 3 000 gendarmes ont été blessés en mission au cours du seul premier semestre 2026, soit une hausse de 15 % en un an.
Ce chiffre dramatique témoigne du niveau de violence et de la prise de risque quotidienne imposée à nos militaires. La sécurité des gendarmes sur le terrain ne peut pas servir de variable d’ajustement aux arbitrages comptables du ministère des Finances. Protéger ceux qui nous protègent doit être un devoir absolu et budgétairement assumé.
Exigeons des actes à la hauteur des sacrifices
Le rapport parlementaire est clair. Les crédits de fonctionnement et d’investissement hors dépenses de personnel (+3,9 %) sont d’ores et déjà grignotés par l’inflation et la hausse des carburants (où il manque déjà 10 millions d’euros d’abondement).
On ne peut pas proclamer l’ordre régalien à la télévision à chaque crise, pour ensuite marchander les loyers des casernes et le carburant des patrouilles au moment du vote du budget. La Gendarmerie nationale tient aujourd’hui grâce à une seule force, l’esprit du devoir, la résilience et le sens du sacrifice de ses personnels. Mais on ne construit pas une politique publique de sécurité durable en épuisant ses troupes et en accumulant les dettes d’équipements.
La Gendarmerie avance grâce à l’engagement de ses hommes et de ses femmes. Mais le pays recule chaque fois que l’État renonce à tenir ses promesses envers eux. Il est temps que l’État assume enfin ses choix.
Jean-François Charrat
