L’officier Jean Ceynom (pseudonyme) nous a adressé cette tribune consacrée à la sélection des hauts dirigeants de la Gendarmerie. Cet écrit n’engage que son auteur.
À l’heure où certaines grandes écoles, notamment l’INSP (institut national du service public), remettent en cause la place excessive que prend l’anglais dans les processus de sélection, la Gendarmerie nationale semble, elle aussi, s’interroger sur les voies et les critères permettant d’identifier ses futurs hauts dirigeants.
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Le Directeur général de la Gendarmerie a exprimé une volonté légitime de renforcer la densité du parcours de sélection pour les officiers. Mais cette ambition, aussi fondée soit-elle, repose-t-elle aujourd’hui sur les bons leviers ?
Le rehaussement du niveau d’anglais exigé interroge tout autant. Actuellement, les prérequis pour se présenter à l’ES2 incluent un niveau d’anglais de plus en plus exigeant (PLS 3333 en perspective), souvent perçu comme déconnecté des besoins réels de la majorité des futurs hauts dirigeants, dont l’action se déploiera majoritairement sur le territoire national. Bien sûr, certaines fonctions nécessitent un excellent niveau linguistique. Mais est-ce une compétence centrale pour des officiers dont la mission reste avant tout nationale ? Avec les progrès constants de l’intelligence artificielle et des outils de traduction, ne devrions-nous pas réserver ces exigences aux profils appelés à évoluer dans des sphères internationales ? Il convient par ailleurs de rappeler que les résultats obtenus à des tests standardisés, comme le TOEIC, ne garantissent pas nécessairement une maîtrise effective de la langue, notamment à l’oral.
Dans le même temps, les anciennes épreuves de sélection écrites : culture générale, note de synthèse, cas concret, ont disparu, tout comme l’exigence d’un temps de commandement significatif. Pourtant, ce dernier constitue un marqueur fort de légitimité opérationnelle et humaine. Comment prétendre à des fonctions stratégiques sans avoir expérimenté, sur le terrain, la complexité du commandement ?
L’épreuve reine de sélection aujourd’hui ? Un oral de 45 minutes, exercice rhétorique brillant mais potentiellement creux, où l’évaluation du fond est parfois diluée dans la forme et ce, sans garde fou. Peut-on sérieusement y déceler l’intelligence de situation, l’intelligence sociale, le sens du discernement, le sens relationnel, le sens du collectif et l’ancrage territorial indispensables au commandement ?
Ce glissement progressif interroge, car il privilégie les profils au parcours académique soi-disant impeccable, mais sans véritable expérience du commandement. Peut-on sérieusement accepter qu’un capitaine, ou même un officier sous contrat, puisse prétendre aussi tôt à l’ES2, au même titre qu’un officier supérieur aux états de service reconnus ?
On voit donc apparaître une fracture entre “les bêtes à concours” et “les chefs opérationnels doués de bons sens”. Cette fracture crée une forme de déloyauté silencieuse, où certains officiers peinent à adhérer au commandement insipide et scolaire de leurs supérieurs perçus comme technocrates.
Heureusement, des signaux encourageants existent. L’idée d’intégrer une évaluation à 360° dans le cadre du TC2, envisagée pour 2026, va dans le bon sens. Elle permettrait de mieux cerner les aptitudes humaines, relationnelles et managériales des officiers, en s’appuyant sur des observations concrètes, durables et contextualisées. Elle offrirait un contrepoids crédible au prisme souvent trop étroit d’un unique oral.
Alors, pourquoi persister à vouloir maintenir une sélection lourde et dissuasive pour le concours ES2 ? Pourquoi complexifier encore les épreuves (liberté publique, droit administratif) si cela revient à décourager des profils compétents et engagés ? Une épreuve de tactique et une note de synthèse (comme avant) bien pensées ne suffiraient-elles pas à révéler les qualités essentielles attendues ?
En réalité, ces tensions traduisent une crise plus profonde: celle de l’identité de l’institution.
La Gendarmerie est tiraillée entre son ADN militaire, ancré dans la rigueur, la loyauté, l’engagement et son rattachement au ministère de l’Intérieur, qui l’inscrit dans une logique plus administrative, voire bureaucratique. Cette double culture génère des contradictions de plus en plus visibles, notamment en matière de sélection. Souhaite-t-on des chefs opérationnels ou des cadres gestionnaires ? Des officiers de commandement ou des managers de crise ?
Les commissaires, eux, sont évalués sur le temps long et, la réussite sur leurs différents postes suffit à déceler les hauts potentiels.
Aussi, dans ce contexte, les premières générations d’officiers issus du recrutement universitaire, bientôt étoilées, pourraient accélérer une recomposition des élites internes. Face à une pyramide où les “U” seront bientôt plus nombreux que les “Cyrards », une guerre des profils se dessine. Elle risque de redéfinir, à moyen terme, ce que signifie “commander” en Gendarmerie.
La Gendarmerie a toujours su s’adapter, évoluer, se réinventer sans renier son socle de valeurs. L’heure est venue de repenser nos critères de sélection, certes avec exigence mais aussi avec cohérence. Un simple concours peut-il à lui seul définir ce que doit être un futur haut dirigeant ?
(*) profil linguistique standardisé niveau 3. (Il y a 5 niveaux).

