Une journée d’un capitaine de Gendarmerie

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Marc Rollang est capitaine de Gendarmerie en région parisienne. Il est également le porte-parole de l’APNM Gendarmes et Citoyens.

Comment se déroule le journée d’un Gendarme porte-parole d’une association ?

Récit sur une journée de travail tout sauf ordinaire.

On est le 16 janvier 2024, il est 06h45. Je me réveille presque en même temps que la sonnerie de mon portable. Il doit faire froid dehors, car le logement semble rafraîchi et à travers les volets de la chambre, je constate une pluie fine et verglaçante qui m’invite à ne trop m’attarder à la fenêtre. Une journée peut-être comme les autres, mais mon agenda s’affole et me rappelle que ce soir l’APNM « Gendarmes et Citoyens » est invitée à l’Assemblée nationale pour participer à une table ronde. Une autre alerte de ce même agenda signale à 10 heures une réunion en visio pour des questions liées à la formation des militaires en général. Merci la technologie !

Rapidement les thèmes de cette réunion envahissent mon cortex cérébral : le nouveau contrôle de la condition physique générale ; l’outil « agorha compétences » encore mal maîtrisé ; l’instruction élémentaire de conduite poids-lourds et ses éternels problèmes ; le cursus de l’OPJ et du diplôme d’arme (DA) en préparation. D’ailleurs il va falloir rédiger un article sur nos supports, car la préparation à l’examen technique de l’OPJ ou du DA impose au militaire une mobilité géographique dans l’année qui suit l’obtention du titre.

La machine se met en route. Douche, petit-déjeuner, seul en raison d’un célibat géographique parisien, et, comme chaque jour, la radio pour les dernières actualités politiques, économiques et cette satanée météo. L’école publique et l’école privée avec cette micro polémique du ministre de l’Éducation amorce cette séquence d’informations. La radio en ambiance de fond et comme d’habitude, petites séquences d’exercices cardio-musculaires. Ce matin ce sera développé-couché, épaules et bras et pour finir une minute de gainage. On fera le reste ce midi. Pas le temps, toujours la course.

Comment ça va être à la retraite !

Et c’est donc un capitaine protégé par un parapluie assurément non réglementaire, mais d’une réelle efficacité, qui rejoint son bureau distant de 927 mètres précisément de son domicile. Je croise bien du monde dans cette vaste caserne occupée par des milliers de personnes. Bonjour, bonne année ! Les enfants de Gendarmes sont comme les autres. Déjà connectés sur leur téléphone portable. Les centaines de miliaires rejoignent leur unité, parfois à vélo, en trottinette. Une ville dans la ville s’active.

Passage des portiques de sécurité pour accéder au fort et me voilà dans mon bâtiment. Avant même d’ôter mes effets, j’allume mon ordinateur. La séquence est tellement longue que j’ai largement le temps d’ôter mon sac à dos, ma veste et de remiser mon pébroc dans un coin du bureau.

15 mails en attente. 10 sont des « conneries ». Hop poubelle. 3 autres sont en réponse à des commandes internes notamment liées à la formation en région d’une compagnie de Gendarmes adjoints volontaires.  Un concerne le cas de ce jeune Gendarme qui va se voir notifier la prolongation de sa phase d’observation et le report de l’attribution du certificat aptitude Gendarmerie. Mine de rien le filtre se resserre. Le dernier Mél provient d’un jeune gradé qui a saisi l’APNM et qui me soumet, à titre de lecture contradictoire, son projet de recours.

Le personnel arrive par vagues successives. Les militaires du corps de soutien suivi des agents civils. La section est armée ainsi. La vie d’un état-major n’est pas si différente de la vie en unité de terrain, l’opérationnel en moins certes. Les gens ont leur portefeuille d’activités en pleine responsabilité d’exercices à gérer. Des stages, des formations à monter et surtout des échéances. Rien ne va jamais vraiment. Untel sera absent pour cause de déplacement, l’un s’est blessé et ne pourra aller suivre sa formation « enquêteur sous pseudonyme ou défi1 » ; l’autre est refoulé du stage moto dès le premier jour, car échec au sport et tel déplacement ne pourra pas se faire. Pas de budget ! Pfff.

Je repense aux propos partagés par un colonel croisé lors d’une affectation antérieure. D’un ton très serein et empli de philosophie, il me disait « Marc, on n’est pas propriétaire de la marque, juste gérant d’un point de vente ! Ça permet de se détacher des choses sur lesquelles on n’a aucune prise ».

La visioconférence se déroule sans incident. Les questions fusent de part et d’autre et on se quitte sachant que rien n’est véritablement réglé. 9 mails sont en attente de traitement lorsque je retourne à 12h15 au bureau. Bon ça attendra 14 heures. La casserole chauffe le repas de la pause méridienne. J’aime cette sémantique entendue de la bouche d’un imbécile lors d’une affectation antérieure en brigade. Lui était en pause méridienne de 10 heures à 15 heures.

Cette séquence du midi me permet surtout de relire le dossier de fond qui sera présenté à la table ronde à l’Assemblée nationale ce soir à 17h30. Mince, il faut que je fasse une demande d’autorisation d’absence à mon chef. Bon il est déjà au courant, mais je me dois de formaliser la demande. Le dossier est prêt à l’usage. Les remontées du terrain (OPJ en unités opérationnelles territoriales, de recherches et en central) ont permis d’illustrer en un temps record (moins de 10 jours) les éléments de langage qui seront évoqués lors de cette séquence devant les députés Léaument et Chassaniol et leurs collaborateurs.

Me changer, quitter l’uniforme pour la tenue bourgeoise et l’indispensable cravate. Ne pas oublier ma carte d’identité pour passer le filtre de l’Assemblée nationale. Vite une rafale de « pompes » et me voilà au bureau pour lire et signer les fiches décisionnelles qui accompagnent des décisions, des messages de désignation et les présenter à mon N+1, monsieur F.M, conseiller d’administration. C’est la seconde fois que je suis commandé par un civil et je dois dire que, coup sur coup, j’ai eu de la chance. Franchement, des types qui disposent d’une sacrée lecture politique et organisationnelle, chef d’un bureau qui intègre plus de 50 effectifs de tout statut, répartis sur cinq unités, ça fait du bien.

16h30 je quitte précipitamment le fort, après un entretien avec mon chef au sujet de deux dossiers importants, pour rejoindre le métro ligne 8 qui va me mener vers le palais Bourbon. Courir dans les couloirs pour ne pas rater le métro, être entassé dans la rame, respirer moult odeurs et se sentir secoué à chaque station est un plaisir purement parisien. Les regards sont fatigués, seul un mendiant hurle son désespoir quêtant ci et là. Changement de ligne. La 12, un peu moins fréquentée, me dépose à quelques encablures de ma destination.

126 rue de L’Université Paris. C’est bien là. Deux gardes républicains filtrent le passage. À bien y regarder, c’est un monogalon et un Gendarme-adjoint du 2ème régiment d’infanterie. L’un porte un Famas, l’autre consulte l’écran relié à l’appareil qui scanne mon sac. Le portique sonne. Mes clefs sans doute. Ça passe et je me présente aux audienciers, l’un s’empare de ma carte d’identité (la carte professionnelle ne les intéresse pas) et vérifie que je suis bien la personne invitée pour cette séquence. Ce n’est pas la première fois que je suis auditionné, mais il y a toujours quelque chose de solennel dans cette approche. On y sent les ors de la République et ce quelque chose de guindé. Je profite de cette attente pour discuter avec les gardes. Ils ne se plaignent pas de leurs conditions de travail et tous deux affichent moins de 3 ans de service. C’est aussi l’occasion de vérifier leur niveau de formation (déformation professionnelle) et il n’y a rien à dire. Ils sont à jours sur le secourisme, le CCPM, les CIAPT. Le premier envisage de postuler au CT1 EMPS (moniteur de sport) et je sens qu’il est bien renseigné. Ça fait plaisir.

On m’appelle. C’est le moment de me rendre au troisième étage à travers un dédale de couloirs ceints de bureaux. Je croise des fonctionnaires, des attachés, des parlementaires. Il est 17h40 lorsque je suis invité à rentrer dans la salle des commissions des lois.

Pas de préambule. Là, vous avez affaire à des machines, certes sympathiques, mais qui entrent directement dans le cœur du sujet. Vous savez pourquoi vous êtes là, donc pas de surprise. Le président de l’autre APNM (GXXI) est à ma gauche. La salle est grande, équipée de micros et de caméras. La séquence fera l’objet d’un enregistrement.

Le propos liminaire amorce la séquence institutionnelle. Vous trouvez le résumé du fonds documentaire de « Gendarmes et Citoyens » en pièce jointe. 5 pages certes, mais que je vous invite à lire. Inutile de revenir sur le dossier de fond donc. Chaque mot est pesé et surtout on sent que nos interlocuteurs ont déjà reçu beaucoup d’autres acteurs institutionnels, associatifs ou syndicaux avant nous. Mais on arrive à sortir du schéma avec nos exemples remontés du terrain, nos bilans et nos constats. Et cette procédure pénale chronophage qui nous complique artificiellement l’existant en déclinaison de normes européennes construites pour réprimer un gentil primo-délinquant du fin fond du Tyrol autrichien.

Après plus d’1h30 d’entretien, le député Léaument souhaite une photographie commune pour immortaliser l’entretien. Il nous propose de visiter quelques pièces de l’édifice et nous décline des pages d’histoire. On apprend que le palais Bourbon est mitoyen de l’hôtel des Affaires Étrangères, mais les deux ensembles architecturaux ne communiquent pas. Cette bâtisse est construite à la demande de Louise de Bourbon, fille légitimée de Louis XIV. Il est riverain de l’hôtel de Lassay (résidence actuelle du président de l’Assemblée nationale) édifiés tout deux simultanément dans les années 1720.

La France est belle et riche de son histoire et de sa culture. Il est 20h30 lorsque je rentre à l’appartement, satisfait, mais tout de même ereinté. Un repas léger, quelques exercices de gainage et c’est la lecture des mails privés et associatifs avant d’appeler la maison.


Biographie et parcours

Le capitaine Marc Rollang est affecté en qualité de chef de la section formation du bureau des compétences de la RGIF à Maisons-Alfort (94) depuis 2020. Ce sera, hors tsunami statutaire, son dernier poste avant une retraite en terre alsacienne.

Ce fils de Gendarme suit des études en école hôtelière (finaliste meilleur apprenti de France en 1985) avant d’être rattrapé par la conscription et une incorporation en qualité de Gendarme auxiliaire en 1988. Après quatre mois de scolarité à Melun (77) il occupe son premier poste à la brigade provisoire de Saint-Pierre-la-Mer (11) – le temps d’un été 1988 – face à la mer Méditerranée.

Un encadrement d’excellence et des Gendarmes détachés de qualité, du mobile, du départemental, du piéton, du motocycliste, en tout cas un cocktail de bonne humeur pour une mission qu’on qualifie aujourd’hui de détachement en zone d’affluence saisonnière. Les incendies de maquis, les arrestations de voleurs, le contentieux routier, les cambriolages illustrent un quotidien pourtant ensoleillé. Il s’en suit un premier poste pérenne d’appelé à la compagnie de Strasbourg entre le Centre de rétention administratif (CRA de Geispolsheim) et le PSIG de Céans.

Il entre dans le temps de la formation chaumontaise en 1989 et sort major de sa promotion. Il rejoint ensuite la compagnie de Marseille (13). C’est sur le terrain de la Vendue qu’un instructeur le corrigera sur la portée du TRPP11. Non ce n’est pas trois kilomètres de portée mais 3 000 mètres ! Trente-cinq ans après, cette anecdote le fait encore sourire.

Marseille, ville emblématique avec la brigade de Plombières ceinte de hauts murs, sertis de tessons de bouteilles et de barbelés pour éviter les intrusions. Unité atypique avec un effectif de plus de 30 GD au sein d’une compagnie à vocation plutôt urbaine, commandée par un major lui aussi atypique, mais bon père de famille. Trente-quatre ans après, il garde encore des contacts avec ses camarades d’alors, beaucoup sont à la retraite, d’autres déjà partis.

Mais quelle époque ! L’activité était surtout axée sur la police militaire, entre les insoumis et les déserteurs avec pour autorité de tutelle le bureau du service national. Il y avait aussi tout cette couleur bruyante et originale de la ville et déjà une violence du quotidien. Et puis, mais c’était Bernard Tapie avec l’OM et le tir au but de Basile Boli avec le sacre de la ligue des Champions face à l’AC de Milan. Imaginez l’émotion de cet instant ! Une mutation demandée pour rejoindre son épouse, restée en Alsace (travail) et le voilà pour cinq ans à la brigade de Molsheim. Là, ça rigolait un peu moins. Brigade à 14, planton couchant, 8 heures de descendance, 2 patrouilles de nuit par semaine et 45 numéros de PV en 48 heures dans la bannette (cambriolages, délits de fuite, accidents, dégradations, abandons de famille, violences volontaires). La moitié du code pénal dans le portefeuille et pour presque tout le monde c’était pareil. Même « Damien », notre black sheep local, ramassait sa part. Le genre de planton qui appelle à 3 heures du matin pour un accident avec 3 voitures, 9 blessés en plus d’une alcoolémie. C’est une période où il se disait que notre mode de fonctionnement était sans doute perfectible mais, ça ne semblait pas être une priorité. Belle circonscription toutefois, et l’OPJ dans la poche en 1996 après 2 ans de préparation c’est une nouvelle mutation pour la brigade de Strasbourg.

Trois années en brigade urbaine à gérer des soit-transmis et des commissions rogatoires et de consolider une petite famille avec deux enfants. 2001 le galon de maréchal des logis-chef et un poste à Wolfisheim unité périurbaine où pendant huit ans, les gardes à vue s’enchaînent au fur et à mesure que les cellules se vidaient. Des camarades et des chefs extraordinaires, disponibles, bienveillants et formateurs. C’est l’époque des stages, moto verte, délinquance, gradé, … Ce sont aussi les nombreux evengraves en qualité de victime pour des faits d’outrages, rebellions, violences, menaces. C’est aussi l’époque où les responsabilités d’OPJ exultent avec à l’époque une réelle complicité opérationnelle entre un parquet et ses enquêteurs. Les temps ont changé depuis, il vous l’assure. En huit ans dans cette unité, il a vu 82 arrivées et départs de Gendarmes. Le turn-over était important. Fallait tenir et comme on le disait à Marseille, la bouche ne fait pas tout ! 2009, mutation à Truchtersheim avec le galon de juteux-chef puis celui de major. Une brigade autonome qui en quinze jours deviendra une COB avec son rapprochement avec celle d’Hochfelden. Même le CBTA n’avait pas connaissance de ce projet. Belle performance en termes de communication. 2012, réussite au concours OGR et affectation à la Cob de Rouffach – Bollwiller (68). Unité au sein d’un massif viticole coincée entre les mines de potasse. Treize mois après, cette unité ferme et surtout pendant ce temps, trois mois détachés à l’école à Rochefort (17).

C’est ainsi qu’à son retour, sans n’avoir jamais signé de PV comptable du matériel, il est muté à Erstein. Pour un procédurier, ça laisse perplexe. Rouffach et Bollwiller, des militaires solides, des anciens et des plus jeunes, deux équipes très différentes sur deux sites physiques, mais somme toute complémentaires. Ah ! il avait un adjoint excellent. Vous savez ce genre de type qui sait tout faire, une boîte à outils universelle, disponible et serviable. Salut ADC E.K. Il démissionnera, déçu des promesses non tenues. S’en suit Erstein au sein de la cité sucrière pendant quelques années. Une succession d’interventions nocturnes avec des arrestations compliquées et en 2016, mutation d’office dans l’intérêt du service (MOIS).  Ajoutons-y, pour la première fois en vingt-huit ans de métier, des relations tendues avec sa VH1 et le voilà propulsé à 525 km de « chez lui » à Arras (62) en qualité de chef CORG. C’est l’année du réveil associatif. Celle où il faut se réveiller à moins de finir abruti par un système de l’entre-soi et du réseau. C’est aussi l’année des vraies rencontres. Il n’y a pas de hasard. Des commandants de GGD avec une vraie vision RH et opérationnelle déclinée sur un territoire de 1.5 millions d’habitants avec des enjeux d’ordre public énorme. L’immigration irrégulière et les premiers small boat qui traversent la Manche. Des stages, des formations dans le renseignement surtout. Rosny-sous-Bois, Strasbourg, Satory, Roubaix, Lyon, Saint-Cyr/Mont d’Or, etc…

Puis surgit, de manière plus ferme, la radicalisation, le suivi pro-actif des targets, les réunions en préfecture, la sécurité civile, les plans de secours, les COD.   À ces postes, on mesure le métier de Gendarme et l’image de celui-ci dans les milieux institutionnels. Un département riche de son histoire, une architecture, un littoral. . . Pas de doute, le Pas-de-Calais est peuplé de mammifères (si, il y a des phoques) géniaux et la cuisine (Welsh, carbonade…) une tuerie.  Merci à vous !