Corse : le conseiller concertation jette l’éponge… et le manchon réglementaire

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Observateur attentif du monde de la gendarmerie, Marc Rollang manie la plume comme d’autres le sabre : avec précision et mordant. Dans ce billet, il raconte avec ironie et lucidité la mésaventure d’un conseiller concertation en Corse, pris au piège d’un système qui n’aime guère qu’on parle trop fort.

Il était venu en Corse avec sa gouaille, son expérience, ses tatouages et une foi inébranlable dans le dialogue interne. Il repart avec une mise à l’écart, une menace de mutation et une belle leçon sur la fragilité du modèle de concertation quand il ose parler trop fort.

Le sous-officier fraîchement débarqué de la région parisienne, qualifié de « parachuté » par certains locaux, avait pourtant été réélu par ses pairs. Un détail qui aurait pu faire réfléchir. Mais non : en Corse, on aime les traditions, surtout celles qui consistent à rappeler à l’ordre ceux qui parlent trop bien, trop vite ou trop vrai.

Premier accroc : les tatouages. L’instruction n°60 000/GEND/DOE/SDEF/BSOP, véritable chef-d’œuvre de l’esthétique militaire, exige que les peaux trop expressives soient recouvertes. Le manchon neutre devient alors le symbole d’un dialogue tout aussi neutre : lisse, sans aspérité, sans couleur. On ne discute pas avec un bras qui pense !

Le conseiller ose parler des logements indignes, de la prime pour résultats exceptionnels, du fonctionnement des commissions. Sacrilège. Il est recadré, menacé et bientôt accusé de trahison. Un militaire qu’il cite comme mécontent aurait en fait dit qu’il dormait très bien dans son cagibi. L’autre conseiller remonte des choses « plus favorables ». Traduction : lui, il sait se taire.

La phrase du chef est historique. « Je ne veux pas boire le café avec vous ». Elle scelle la rupture avec son concertant. On ne partage pas le café avec ceux qui posent des questions. On les mute, on les isole et on leur rappelle que la concertation, c’est bien tant qu’elle ne dérange personne.

Lors de la visite du Directeur Général de la Gendarmerie Nationale, aucun créneau n’est prévu pour la concertation. Oubli fâcheux ou message subliminal ? Le cabinet rattrape le coup, rallonge le créneau et le Directeur Général s’entretient finalement avec les concertants. Un moment de grâce, entre deux silences gênés.

Le conseiller finit par présenter sa démission. Trop de gouaille, trop de service, trop de convictions. Il quitte la scène sous les applaudissements de ses collègues, mais sans illusion : la concertation, dans certains coins, reste un théâtre d’ombres où le dialogue est toléré tant qu’il ne fait pas de bruit. 

La concertation est un outil précieux. Mais comme tout outil, elle peut être rangée dans un tiroir quand elle devient trop tranchante. Et dans certains territoires, mieux vaut porter un manchon réglementaire sur le bras… et un bâillon discret sur la bouche.

Marc Rollang

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