“Verticalité sans ancrange, l’illusion du contrôle”: tribune de l’officier Jean Ceynom

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Gendarmerie photo IDF

Un officier d’active de Gendarmerie, Jean Ceynom (pseudonyme) nous a adressé cette tribune intitulée “verticalité sans ancrage l’illusion du contrôle”.

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Ce constat fait écho à un article récemment paru dans plusieurs médias, notamment sur Europe 1, dans lequel le corps des commissaires s’inquiète de l’omniprésence croissante de l’autorité administrative depuis leur rattachement renforcé à l’autorité préfectorale en 2024.

Cette analyse entre en résonance avec une réalité déjà observée au sein de la Gendarmerie, une verticalité de plus en plus marquée dans les organisations, souvent dénoncée, qui tend à affaiblir les échelons intermédiaires. Elle freine le discernement, limite la prise d’initiative et finit par appauvrir l’exercice même des responsabilités.

Pour illustrer cette dynamique, on pourrait imaginer un axe vertical structuré, composé de plusieurs niveaux solidement maintenus par des points d’ancrage (doctrines d’emploi, statuts, prérogatives clairement définies…). Chaque échelon de commandement y trouve sa place, sa fonction et son autonomie relative. Autrement dit, la subsidiarité en somme, en constitue le principe d’équilibre. Le sommet de cet axe représente, en théorie, l’objectif à atteindre. Une forme d’accomplissement professionnel, un cap qui guide l’engagement tout au long de la carrière. Il structure l’effort, donne du sens à la progression et légitime les responsabilités exercées à chaque niveau.

Or, aujourd’hui, tout se passe comme si ces points d’ancrage avaient cédé. Les niveaux supérieurs se sont affaissés les uns sur les autres, venant peser directement sur les échelons inférieurs. Le premier niveau, en particulier, ne se trouve pas seulement submergé par des missions qui ne lui étaient pas initialement destinées. Il est surtout progressivement dépossédé de ses propres prérogatives. Sous l’effet de cette proximité imposée, les échelons supérieurs tendent à capter, encadrer voire absorber des missions qui relevaient jusqu’alors de son champ d’action.

Ce mouvement de reprise en main, souvent justifié par des impératifs de contrôle ou d’efficacité, produit en réalité l’effet inverse. Il dévalue les responsabilités du premier échelon, en altère la lisibilité et fragilise sa légitimité dans l’exercice même de ses fonctions.

À cette verticalité écrasante s’ajoute désormais un facteur aggravant, la transformation du rapport à l’information sous l’effet de la technologie. Là où existaient autrefois des filtres, des niveaux de tri et de discernement dans la remontée du renseignement, tout devient aujourd’hui immédiat, sensible, urgent. L’information circule sans hiérarchisation réelle, sous la pression implicite du “tout savoir, tout de suite”.

Ce phénomène désorganise profondément les pratiques. On ne sait plus toujours quoi remonter, à quel moment, ni à quel niveau. Des éléments autrefois considérés comme secondaires deviennent des enjeux majeurs, simplement parce qu’ils sont accessibles en temps réel et susceptibles d’être saisis à tout instant par un échelon supérieur déjà “présent” au bas de l’axe.

Ainsi, la contraction du temps décisionnel, conjuguée à l’écrasement des niveaux hiérarchiques, entrave le raisonnement, brouille les responsabilités et fragilise la capacité d’analyse.

Mais cette dynamique est aussi, en partie, alimentée par des facteurs humains. Selon les personnalités et les niveaux de commandement, elle peut être accentuée par un manque de courage décisionnel, une appréhension face à l’autorité administrative, des logiques de carrière ou encore une déconnexion progressive du terrain.

Ainsi, le réflexe devient souvent celui du contrôle plutôt que de la confiance. La délégation recule, au profit d’un besoin de maîtrise permanente qui, s’il peut rassurer à court terme, contribue en réalité à saturer les échelons inférieurs et à déséquilibrer l’ensemble de la chaîne.

Ce choix implicite de l’hyper-contrôle n’est pas neutre, il renforce la verticalité qu’il prétend sécuriser, tout en affaiblissant les capacités d’initiative et de discernement qu’elle devrait, en principe, organiser. Il produit également un effet plus insidieux, une forme d’autocensure diffuse.

Car si ce constat est largement partagé, au-delà des corps et des administrations, il remonte peu. Par habitude, par prudence, par fidélité, parfois par contrainte, une forme de silence s’installe.L’autorité administrative conserve ainsi tout son poids et sa puissance, dans un équilibre qui peut rappeler, à certains égards, des logiques anciennes de domination verticale.

Dans ce contexte, les tensions entre autorités administratives et judiciaires tendent à s’exacerber. Chacune, légitimement attachée à son champ de compétence, peut être conduite à en étendre les contours, générant des frictions, voire des oppositions ouvertes, qui traduisent aussi cette perte de lisibilité globale des rôles.

Dans ce système, le sommet de l’axe cesse d’être un horizon atteignable. Il devient une projection abstraite, inaccessible, puisque chaque échelon est désormais écrasé par celui qui le surplombe. L’ascension elle-même perd sa cohérence.

Ce phénomène engendre une dévalorisation progressive des fonctions, une perte de lisibilité des rôles et, in fine, une érosion du sens même de l’engagement professionnel.

À force de vouloir tout voir, tout contrôler et tout accélérer, l’institution prend le risque de ne plus rien comprendre, et surtout de ne plus être comprise par ceux-là mêmes qui la font vivre.

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