Mort d’Émile : le défi de l’enquête, naviguer à travers la pression possiblement subie par les enquêteurs dans les cas de disparitions d’enfants

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Marc Rollang assis derrière son bureau

Un entretien avec le capitaine Marc Rollang, porte-parole de l’APNM “ Gendarmes et Citoyens”. 

Dans la petite communauté du Haut-Vernet, le mystère persiste autour de la disparition tragique d’Émile, malgré les récentes découvertes de fragments osseux. Neuf mois de recherches intensives par les Gendarmes n’ont pas permis de résoudre l’énigme de ce jeune garçon disparu au début de l’été 2023. Le capitaine Marc Rollang partage son expérience de la pression psychologique, parfois écrasante, que doivent affronter les enquêteurs dans de tels cas. 

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La découverte d’un fragment osseux près du hameau du Haut-Vernet il y a quelques semaines a ravivé l’espoir de résoudre le mystère entourant la disparition d’Émile. 
Cependant, malgré ces développements, la cause de son décès reste encore indéterminée. L’enquête, qui a été jalonnée de rebondissements et de découvertes, continue d’être soumise à une intense pression médiatique, sociale et émotionnelle. 

Le capitaine Marc Rollang partage ses réflexions sur les défis émotionnels et psychologiques auxquels sont parfois confrontés les enquêteurs lorsqu’ils se trouvent face à des disparitions d’enfants déchirantes. 

LVDG : Bonjour capitaine et merci d’avoir accepté cette entrevue. Tout d’abord, pouvez-vous nous parler de votre expérience dans le domaine des enquêtes sur les disparitions d’enfants ? 

Capitaine Marc Rollang : Bonjour, permettez-moi de vous remercier pour votre invitation. Je suis ravi de pouvoir partager mon expérience et celle de mes camarades croisés depuis trente-sept ans en Gendarmerie, au travers de dix affectations, avec vous. C’est vrai qu’on en voit des choses en trente ans de brigades et encore huit en groupement et en région. Comme bon nombre de Gendarmes, j’ai malheureusement été confronté à des dizaines de cas de disparitions, de majeurs, mais aussi d’enfants au cours de ma carrière. Chaque affaire est unique, je dirais exclusive et présente ses propres défis émotionnels et psychologiques pour les enquêteurs. 
C’est un sacré sujet si je peux me permettre que d’aborder cette enquête sous l’angle psychologique. 

LVDG : Dans ces situations délicates, quelles sont les premières étapes pour votre équipe et vous lorsqu’un enfant est porté disparu ? 

Capitaine Marc Rollang : La procédure est rodée, mais pour autant le profil de la victime, le terrain, la météo rendent chaque opération unique. Zone urbaine, péri-urbaine, rurale, en plaine ou en montagne, le jour ou la nuit, l’hiver ou l’été font la différence nominale. Bien souvent, une disparition d’enfant est annoncée en fin de journée et il est primordial de remobiliser tous les moyens pour aborder dans les meilleures conditions possibles cet événement. Les premières déclarations, les comptes-rendus, la mobilisation de la ressource disponible et surtout aller vite car les premières heures sont cruciales et souvent déterminantes pour retrouver rapidement notre jeune disparu. La concentration des moyens trouve son sens opérationnel lorsque le groupement met à notre disposition les moyens cyno et l’hélicoptère avec ses capacités de détection thermique utiles en zones extra-urbaines. C’est aussi là que le chef se dévoile dans sa capacité à distribuer les missions désignant tel binôme pour une vérification au domicile, tel autre pour arpenter les axes et tel autre pour une première enquête de voisinage. Ça peut aller vite, l’effort à ce premier stade se porte sur l’opérationnel, sur le terrain en espérant retrouver l’enfant sain et sauf rapidement. 
Selon la circonscription, vous pensez inévitablement aux étangs, aux cours d’eau, aux terrains vagues qui sont de formidables terrains de jeux, mais vous pensez aussi à l’accident. En fait, vous pensez à tout, car un enfant est aussi une proie facile. Et c’est encore plus prégnant si notre petit disparu est un copain de classe de vos propres enfants, que vous connaissez les parents. 
Le Gendarme primo-intervenant vit dans son territoire. Il connaît sa population et l’inverse est vrai aussi. Vous avez la pression, car on vous fait confiance, on place cette confiance dans ce que vous êtes, le professionnel, ce Gendarme ! 

LVDG : Comment gérez-vous la pression psychologique et émotionnelle tout au long de l’enquête ? 

Capitaine Marc Rollang : La pression est constante et difficile à ignorer. Le Gendarme n’est pas un surhomme, juste un homme ou une femme qui fait un métier à part. Il est le premier qui aborde l’angoisse des parents, qui encaisse leur douleur et comprend l’urgence de la situation. Au début, cette émotion peut nous stimuler, elle est source d’énergie, mais à mesure que le temps passe et que les espoirs diminuent, la frustration et le doute s’installent. Nous devons apprendre à gérer nos émotions pour rester concentrés sur notre mission. Celle de sauver une vie ! Une petite vie ! Mais aussi de comprendre ce qui s’est passé, car il peut y avoir des responsabilités pénales derrière aussi. 

LVDG : Dans le cas d’une tragédie comme la mort confirmée d’un enfant, comment réagissent les enquêteurs ? 

Capitaine Marc Rollang : C’est un moment dévastateur pour tous ceux qui sont impliqués dans l’affaire. Un constat d’échec aussi. Il y a des affaires où la compassion se transforme souvent en suspicion, ce qui est une étape nécessaire pour faire avancer l’enquête. Ne pas avoir d’a priori, rester lucide pour n’écarter aucune hypothèse, être prudent. Il faut faire abstraction de nos émotions pour rester professionnel et continuer de nous concentrer sur les faits pour obtenir des réponses. 

Mais il est vrai que les ressentis diffèrent selon les personnels, leurs affectations et le cœur de leur métier. Mais tous perçoivent des émotions, qu’ils soient brigadiers, maîtres de chien, techniciens en identification criminelle, enquêteurs en unités de recherches, motocyclistes. Personne ne rentre chez soi sans rapporter avec lui et chez lui de manière plus ou moins discrète une part d’émotions. 

LVDG : Comment les enquêteurs vivent-ils l’après, une fois que l’affaire est résolue ou que l’enfant est retrouvé ? 

Capitaine Marc Rollang : Dans le cas de “notre petit Emile”, il n’y a rien de résolu si ce n’est la confirmation scientifique de son décès. Le constat est là, brutal et froid ! L’émotion populaire ressentie dans tout le pays est énorme, la pression médiatique omniprésente et les attentes interminables. Chaque opérateur, dans la responsabilité de la mission confiée parfois spécifiquement, porte indubitablement une part émotionnelle de cette tragédie. 

Et puis, immanquablement, nous retournons à notre quotidien au sein de nos unités. Nous sommes souvent confrontés à des rappels de l’affaire par les médias ou la population par exemple. Le citoyen s’interroge, le voisin, le boulanger, le maire, tout le monde s’interroge et vous interpelle. Ils attendent une explication, des résultats que vous n’êtes pas en mesure ou en droit de fournir. C’est dans ces moments compliqués que la communauté Gendarmerie trouve son sens pour lisser l’impact sur le groupe et non sur l’individu. Ensemble c’est être plus fort n’est pas qu’un refrain. C’est parfois une thérapie. 

LVDG : Enfin, quelles ressources sont disponibles pour aider les enquêteurs à faire face à la pression psychologique dans ces situations difficiles ? 

Capitaine Marc Rollang : Il existe des ressources et celle qui me vient tout de suite à l’esprit est le suivi psychologique institutionnel. Dans l’urgence ou dans la profondeur, ces sachants démontrent toute l’utilité d’une bonne prise en charge. Longtemps on a occulté ce volet du soutien à l‘homme, on préférait se mentir en évoquant la solidité du Gendarme face aux épreuves. Et puis un gars qui consulte, c’est un gars qui manque au service ! J’ai vu des costauds s’écrouler, d’autres demander à changer d’unité. J’en ai vu des pseudos fragiles devenir des pivots de l’unité par leur lucidité et l’énergie qui sublimaient la morosité environnementale. 
Mais parler, oser verbaliser avec des mots simples ses doutes sans être jugé par ses pairs ou ses chefs est aussi une démarche saine. C’est dans ces instants de doute que le commandant d’unité se révèle, par sa capacité d’écoute, mais aussi par son expérience individuelle et professionnelle. 
N’est pas chef qui veut ! 
Le Gendarme est un homme ou une femme qui encaisse la souffrance et la mauvaise humeur des siens. Là où toutes les administrations ferment leurs portes, lui reste présent pour préserver la paix sociale et sauver des vies. C’est pour cela qu’il a signé et s’il paie le prix fort en abordant ce que la nature a de plus horrible dans son expression humaine, il doit apprendre à vivre avec. 

LVDG: Merci beaucoup, capitaine Rollang, pour votre temps et vos précieuses perspectives sur ce sujet important.