Le mouvement lycéen a changé de nature. Derrière les revendications et les blocages, certaines mobilisations ont donné lieu à des affrontements d’une particulière violence avec les forces de l’ordre. Le bilan est lourd. 715 policiers et gendarmes ont été blessés depuis le début du mouvement, selon Matignon.
Le 1er octobre à lui seul, le ministère de l’Intérieur recensait 305 policiers et gendarmes blessés.
Jets de projectiles, tirs de mortiers, affrontements répétés, sur le terrain, policiers et gendarmes ont été directement pris pour cibles.

Combien de temps tolérera-t-on que ceux qui protègent la République deviennent eux-mêmes des cibles ?
Le gendarme – comme le policier – n’est ni une variable d’ajustement, ni un bouclier jetable. Derrière chaque blessure recensée dans les bilans officiels, il y a un uniforme, mais surtout une personne. Un homme ou une femme venu assurer une mission de protection, de sécurité et de rétablissement de l’ordre. Les violences qui ont marqué les manifestations lycéennes rappellent que ces blessures ne sont pas des statistiques, mais des vies bousculées.
Il faut aussi regarder une réalité que les comptes rendus administratifs dissimulent parfois derrière des tableaux et des chiffres, sur le terrain, ceux qui reçoivent les coups sont aussi ceux auxquels on demande de rester mesurés. Un grand écart que même les adducteurs déontologiques les mieux échauffés ne peuvent soutenir.
La retenue est une exigence légitime du maintien de l’ordre. Elle doit le rester. Mais elle ne peut devenir une injonction abstraite, déconnectée de la situation opérationnelle. Lorsque des militaires essuient des jets de projectiles ou des tirs de mortiers pendant des heures, leur demander de faire preuve de discernement est normal. Leur demander, implicitement, d’accepter de servir de cibles ne l’est pas.
C’est là que naît l’incompréhension, voire la colère, lorsque certaines consignes préfectorales de « mesure » apparaissent en décalage avec la violence effectivement subie par les personnels.

La maîtrise de la force ne signifie pas l’impuissance face à la violence.
L’État doit être capable de tenir ces deux exigences ensemble. Garantir le droit de manifester lorsqu’il s’exerce dans le respect de la loi et protéger sans ambiguïté ceux qui sont chargés de faire respecter cette même loi.
La République ne peut pas banaliser que le policier ou le gendarme soit transformé en cible légitime parce qu’il porte un uniforme.
Face à cette escalade, les femmes et les hommes de la gendarmerie attendent donc une réponse claire.
- Un soutien judiciaire ferme et cohérent à l’égard des auteurs d’agressions contre les forces de l’ordre.
- Des consignes opérationnelles claires, adaptées à la réalité du terrain et compatibles avec la protection effective des personnels.
- Une doctrine de commandement cohérente, qui ne demande pas simultanément aux militaires d’assurer le rétablissement de l’ordre et de supporter, sans véritable capacité d’action, ceux qui cherchent à les atteindre.
Il ne s’agit pas de réclamer un quelconque « permis de frapper ». Il s’agit de rappeler une évidence. L’autorité de l’État ne peut être crédible si ceux qui l’incarnent sur le terrain ont le sentiment d’être abandonnés au moment où ils en ont le plus besoin.
Protéger les citoyens commence par protéger ceux qui les protègent.
L’heure n’est plus aux constats désincarnés ni aux bilans comptables. Lorsque des centaines de policiers et de gendarmes sont blessés en quelques jours, la question n’est plus seulement celle du maintien de l’ordre. Elle est celle de l’autorité de l’État.
Mais il reste une question, plus dérangeante encore, que valent les appels au calme lorsque, dans le même temps, certains responsables politiques semblent prendre plaisir à jeter de l’huile sur le feu ?
Car il y a quelque chose de profondément contradictoire à demander aux policiers et aux gendarmes de faire preuve de mesure, de retenue et de discernement, tout en multipliant, depuis les bancs politiques, les déclarations qui excusent, relativisent ou instrumentalisent les violences commises contre eux et manient l’inversion accusatoire.
On ne peut pas, d’un côté, exiger des forces de l’ordre qu’elles éteignent l’incendie et, de l’autre, alimente la colère à chaque flambée de violence. La République ne peut durablement demander à ses forces de l’ordre d’être à la fois le bouclier, le paratonnerre et, parfois, le coupable tout désigné. À force de souffler sur les braises, il ne faudra pas s’étonner que l’incendie finisse par dépasser ceux qui croyaient pouvoir le regarder brûler depuis les tribunes.
Jean-François Charrat
Crédit photo LVDG
