Nouvelle-Calédonie : rencontre avec Bruno, ancien Gendarme, au cœur des émeutes

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La Voix du Gendarme a eu l’opportunité de s’entretenir avec Bruno, un Gendarme retraité vivant en Nouvelle-Calédonie depuis près de vingt ans. Directeur d’une agence de sécurité, il nous livre un témoignage poignant sur la vie quotidienne depuis le début des émeutes qui secouent l’île, alors que le président de la République est attendu sur place.
Ce témoignage a été recueilli juste avant l’arrivée du chef de l’État. Les exactions se poursuivent.

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Un contexte historique complexe

La Nouvelle-Calédonie, territoire français d’Outre-mer, est marquée par des tensions historiques entre les Kanaks, le peuple autochtone, et les communautés d’origine européenne, souvent appelées les “Caldoches” ou “loyalistes”. Les Kanaks, présents sur l’île depuis environ 3 000 ans, ont vu leurs terres confisquées et redistribuées aux colons européens après l’annexion française en 1853. Les révoltes kanaks, comme celle menée par le chef Ataï en 1878, ont été brutalement réprimées. Au XXe siècle, les Kanaks ont été marginalisés économiquement et socialement, souvent relégués à des réserves ou à des ghettos urbains.

En revanche, les Caldoches, descendants des colons européens, dominent l’économie de l’île, contrôlant notamment les mines de nickel et les grandes exploitations agricoles. Souvent conservateurs, ils défendent fermement l’intégration de la Nouvelle-Calédonie à la France.

Tensions et tentatives de réconciliation

Les tensions ont culminé dans les années 1980 avec une série de conflits violents. La création du Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS) en 1984 a marqué une intensification des revendications pour l’indépendance des Kanaks, menant à une période de troubles connue sous le nom des “Événements”. Les accords de Matignon en 1988 et de Nouméa en 1998 ont tenté de mettre fin à la violence et de favoriser une réconciliation entre les communautés, prévoyant notamment des référendums sur l’indépendance.

Les émeutes de mai 2024

Les émeutes ont éclaté le 13 mai, au moment où une réforme constitutionnelle était en discussion à l’Assemblée nationale. Opposés au dégel du corps électoral, les indépendantistes ont appelé à manifester, entraînant des violences et des actes de vandalisme à travers l’île. L’état d’urgence a été décrété, restreignant les libertés de circulation et de réunion.

Témoignage de Bruno

Une vie quotidienne bouleversée

Bruno, retraité depuis 2015, habite dans un quartier mixte à 13 km de l’aéroport de Tontouta. “Nous vivons entre deux tribus, Bangou au nord et Saint-Laurent, sans tensions habituelles. Mais la situation est devenue critique avec les émeutes. Ma fille, en vacances chez nous, vit des moments inédits.”

Il décrit les défis quotidiens : “Les distributeurs de billets sont vandalisés, il n’y a plus de gaz. L’usine de gaz est à l’arrêt depuis huit jours, et nos agents de sécurité doivent être relevés par voie maritime, les routes étant impraticables.”

Violence et insécurité

Bruno évoque les barrages tenus par des jeunes souvent alcoolisés ou sous l’emprise de cannabis : “ls fouillent les voitures et pratiquent le car-jacking. Des zones entières de Nouméa sont interdites, chaque quartier a son propre checkpoint.”

“Il y a des zones interdites dans Nouméa, les quartiers sud ont créé leurs propres barrages pour se protéger. Côté Kanak, l’ambiance est plus agressive, avec des feux, des caillassages et des armes blanches.”

L’impact sur l’économie

Bruno témoigne des dégâts économiques : “Les concessions automobiles ont été saccagées, les entreprises vandalisées. Le nombre de véhicules brûlés dépasse l’entendement. Les agents de sécurité sont souvent confrontés à des situations dangereuses et ont exercé leur droit de retrait.”

Il poursuit : “Nous avons perdu énormément de sites de travail, et nous nous dirigeons vers un plan social. En détruisant leur économie, les émeutiers ne réalisent pas qu’ils se tirent une balle dans le pied.”

La venue du président et l’espoir de dialogue

Bruno exprime un espoir mitigé quant à la visite du Président : “Il faut renouer le dialogue, mais les indépendantistes refusent toute discussion. La réforme du corps électoral est le détonateur de ces violences. La venue de Macron pourrait apaiser les tensions, mais il est difficile de voir une issue à cette crise.”

Un avenir incertain

En conclusion, Bruno se dit inquiet pour l’avenir de la Nouvelle-Calédonie : “Nous sommes partis pour vingt à trente ans d’incertitude politique. Les indépendantistes sont prêts à prendre les armes. Nous avons bon espoir que la visite présidentielle calme les esprits, mais il est difficile de voir une issue à cette crise.”

Il ajoute : “Personnellement, nous envisagions de rentrer en métropole dans les deux ans, mais les événements récents accélèrent cette réflexion. La situation est devenue intenable, et beaucoup de gens, surtout ceux sans attaches solides, envisagent de rentrer.”

Le témoignage de Bruno met en lumière la complexité et la gravité de la situation en Nouvelle-Calédonie. Entre espoir et désillusion, il souligne la nécessité d’un dialogue constructif pour éviter que la situation ne dégénère davantage et pour trouver une solution durable à cette crise profonde.

Crédit photos : bruno.