Gendarmes d’Ouvéa: l’appel du magistrat Jean Bianconi au directeur général

Jean Bianconi à sa libération entouré à sa droite d’Alain Guilloteau (président de l’UNPRG de l’Oise) et à sa gauche de Philippe Raitière dit l’Ecureuil. (Photo Jean-Marie Grivel)

Le ministère de la Justice vient de refuser d’accorder la médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme aux Gendarmes tués, blessés pris en otage lors des événements d’Ouvéa en avril 1988.

Le magistrat honoraire, Jean Bianconi, présent aux côtés des Gendarmes sur les lieux et acteur clé de ce drame, souhaite une juste reconnaissance du sacrifice des Gendarmes. Il s’adresse par l’intermédiaire de “La Voix du Gendarme » au Directeur général à travers une lettre que publions.

Sur ce même sujet : Médaille du terrorisme aux Gendarmes d’Ouvéa : un refus qui pose question

Monsieur le Directeur Général de la Gendarmerie,

Le 5 mai 1998, prenait fin une épreuve profondément traumatisante pour la Gendarmerie nationale.

Après un assaut rendu extrêmement difficile par la configuration des lieux −une grotte cachée par la végétation, accessible uniquement par une longue marche d’approche− les forces armées du GIGN, du 11Choc, du commando Hubert et du 17RGP, dirigées par le Général Vidal libéraient, tous sains et saufs, les Gendarmes et membres du GIGN pris en otages après l’attaque de la Gendarmerie de Fayaoué, à Ouvéa, le 22 avril 1988. Si l’on peut comprendre que les autorités de la République aient fait le choix de ne pas rendre un hommage national aux Gendarmes et soldats, tués, blessés ou pris en otages, après le dénouement tragique de cette attaque, compte tenu du contexte politique extrêmement tendu du moment, le silence opposé depuis lors à toutes leurs demandes pour obtenir, sinon un hommage solennel, à tout le moins un geste de reconnaissance pour les violences qu’ils ont subies dans l’exercice de leur mission, n’est plus compris aujourd’hui.

Personne ne peut sérieusement croire que le motif de cet ostracisme envers les Gendarmes pris en otages serait de s’être, “laissés faire prisonnier et d’avoir remis leurs armes sans combattre“ faute d’avoir appliqué strictement les mesures de sécurité qui “auraient” été ordonnées par le commandement.

Le magistrat Bianconi sait ce qu’il doit aux Gendarmes d’Ouvéa

C’est oublier, l’action héroïque des Gendarmes Zawadzki et Dujardin, tués les armes à la main. Oublier aussi, l’adjudant-chef Moulié, tué de deux balles dans la tête parce qu’il ne donnait pas l’ordre à ses Gendarmes de se rendre, oublier le Gendarme Leroy, tué d’une balle dans le dos, oublier le lieutenant Florentin, grièvement blessé d’un coup de tamioc après avoir tiré sur l’un des attaquants. Oublier, enfin, qu’à l’heure de l’attaque, les armes étaient enchaînées dans l’armurerie comme le prescrit le règlement, sous la garde du Gendarme Zawadzki.

Pour avoir vécu les évènements de novembre 1984 : les occupations de brigades, les vexations, les humiliations de toutes sortes commises à l’encontre des Gendarmes, et bien connu les brigades de brousse et des Îles, j’ai la certitude que toutes sont indéfendables, qu’elles que soient les mesures de sécurité prescrites et appliquées. Mais si le vrai motif du refus des autorités de l’Etat de leur rendre hommage, réside, comme je le crois, dans “les fautes graves et sévices” commis à l’encontre d’Alphonse Dianou par l’officier de Gendarmerie responsable de l’évacuation des blessés, relevés par les généraux Berthier et Rouchaud dans leur rapport d’enquête de commandement, et la crainte de raviver les polémiques sur l’action des forces armées après l’assaut, pourquoi alors en faire supporter le poids aux Gendarmes pris en otages à qui rien ne peut être reproché ?

C’est faire peu de cas : des menaces d’exécution de l’adjudant Delaye à notre entrée dans la grotte; menaces qui ont contraint le capitaine Legorjus à faire déposer les armes à six de ses hommes, à leur tour pris en otages ; de la menace d’exécution de Guy Pichegru du GIGN, devant les otages assemblés ; des violences journellement exercées à l’encontre du capitaine Picon et de ses hommes, menottés nuit et jour, séquestrés au plus profond de la grotte à l’écart des autres otages ; peu de cas, enfin, des souffrances physiques et morales des otages, retenus captifs pendant douze jours dans des conditions d’hygiène indescriptibles ici, sans abris sous le soleil et la pluie, dormant à même le sol, inquiets pour leur famille, ne sachant pas quand tout cela allait finir, ignorant jusqu’au dernier instant tout de l’assaut qui se préparait.
Au moment où certains parlent de
“violences excessives des forces de l’ordre » à l’égard de manifestants ou de délinquants, sans jamais dénoncer “les violences de plus en plus graves” subies par les policiers et les Gendarmes dans l’exercice de leurs fonctions.

Au moment où le président de la République déclare à plusieurs reprises que : “nos forces de police et de Gendarmerie méritent le soutient de la puissance publique et la reconnaissance de la nation » ; où le Premier ministre déclare que “c’est La République qui est attaquée” lorsqu’un professeur de collège est décapité pour avoir commis l’erreur de croire qu’il était encore possible, en France, de faire un cours sur la liberté d’expression, sans risquer sa vie ; où un hommage national est rendu, à juste titre, à cet enseignant victime de son engagement professionnel, il me semble que les mêmes principes doivent s’appliquer lorsque, c’est une brigade de Gendarmerie qui est attaquée et que des Gendarmes sont tués, blessés ou pris en otages, dans l’exercice de leur mission de maintien de l’ordre public républicain, et qu’il est temps, pour l’Etat de leur apporter, “le soutien de la puissance publique et la reconnaissance de la nation ».

Evacuation du Gendarme du GIGN Jean-Marie Grivel, gravement blessé (Photo Jean-Marie-Grivel)

Je sais ce que je dois aux officiers et sous officiers qui, au péril de leur vie, nous ont permis de recouvrer la liberté. Je leur renouvelle ici tous mes remerciements et ma sympathie. J’ose espérer qu’ils auront déjà reçu la juste récompense de leur courage.

Mais l’appel que le fils, frère et oncle de Gendarme vous lance aujourd’hui, Monsieur le Directeur général, l’est plus particulièrement en faveur de ceux avec qui j’ai partagé pendant neuf jours cette captivité. Pour les “oubliés de l’histoire”, Ceux qui, je peux en témoigner, ont toujours gardé, courage et dignité au cours de cette terrible épreuve, et fait honneur à la Gendarmerie.

Soyez, Monsieur le Directeur général, celui qui les délivrera de l’amertume qui les ronge depuis plus de trente deux ans, et leur dira, enfin, “Vous n’avez pas failli”.

Jean Bianconi, magistrat honoraire, officier de la légion d’honneur, officier de l’ordre d’un mérite, croix de la valeur militaire avec palme

(*) Jean Bianconi, exerçait comme premier substitut du procureur de la République au parquet de Nouméa au moment des événements d’Ouvea. Son parcours professionnel l’a conduit de La Réunion, à La Nouvelle-Calédonie,de 1982 à 1988, puis à Djibouti, à Nice, au Laos, à Paris, à Aix-en-Provence, et enfin, en Polynésie française, où il a terminé sa carrière de magistrat, comme procureur de la République.

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